Homélie pour la Messe chrismale

Co-cathédrale de La Nativité de la Bienheureuse Vierge Marie

Cornwall, Ontario

le mardi 7 avril 2009 

À deux reprises ce soir nous avons entendu résonner ces paroles:  «L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction: il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres.»

 

En cette messe chrismale où nous consacrons l’huile sainte – le Saint-Chrême – il est bon de nous rappeler que, tous, nous avons été consacrés par cette huile lors de notre baptême et de notre confirmation; que, tous, nous avons reçu l’onction de l’Esprit; que, tous, nous avons été envoyés «porter la Bonne Nouvelle aux pauvres.»

 

Quant aux prêtres dont nous fêtons ce soir le ministère, ils ont été consacrés une troisième fois par le Saint-Chrême lorsqu’ils ont été ordonnés et configurés au Christ, chef de son Église.  Comme le rappelle le Catéchisme de l’Église catholique, «le sacerdoce ministériel est au service du sacerdoce commun, il est relatif au déploiement de la grâce baptismale de tous les chrétiens. Il est un des moyens par lesquels le Christ ne cesse de construire et de conduire son Église.» En autres mots, nous sommes ordonnés pour que l’onction de l’Esprit fasse son œuvre dans tous les membres de l’Église afin que l’Église entière soit porteuse de la Bonne Nouvelle pour les pauvres du monde entier.

 

Mais il faut avouer que, depuis quelques mois, l’Église ne semble pas être porteuse de Bonne Nouvelle. Au contraire, notre pauvre Église semble souvent se trouver au cœur de controverses qu’on pourrait bien qualifier de «mauvaises nouvelles.»  En décembre dernier, les médias ont rapporté que le Pape aurait comparé l’homosexualité à de la pollution environnementale. En janvier, la levée de l’excommunication de quatre évêques lefebvristes a causé la consternation générale lorsque l’un d’eux s’est avéré profondément antisémite.  La nomination d’un évêque ultra-autoritaire en Autriche le même mois a ébranlé beaucoup de catholiques de cette région. Au début de mars, le drame d’une fillette brésilienne de neuf ans, victime d’inceste, a fait les manchettes lorsque son évêque a annoncé l’excommunication de sa mère et de ses médecins. Il y a quelques semaines, le Pape aurait affirmé que les préservatifs empirent le problème du sida en Afrique, soulevant un tollé de protestations à travers le monde. Ici au Canada, Développement et Paix se trouve au cœur d’une controverse avec des militants pro-vie.  Devant tous ces événements, plusieurs membres du diocèse m’ont partagé leur désolation, me demandant avec inquiétude: «Qu’est-ce qui arrive à notre Église?»

 

Quoi penser ?  Comment réagir ?  En tant que pasteur, je ne peux laisser passer cette situation sans y apporter un peu de lumière, sans proposer quelques pistes de réflexion, d’action et de prière. Je voudrais ce soir vous partager mon espérance malgré le passage difficile que nous traversons.

 

Je voudrais commencer en reconnaissant que, de fait, des erreurs ont été commises. Il y a des décisions qui, en rétrospective, n’auraient pas dû être prises, des propos qui n’auraient pas dû être avancés.  Le Pape a dû retirer sa nomination de l’évêque autrichien.  Le service de presse du Vatican a dû corriger ses paroles au sujet des préservatifs.  L’évêque président du Conseil pontifical de la famille a dû critiquer les propos de l’évêque brésilien. Le Pape lui-même, dans une lettre envoyée récemment aux évêques du monde, admet qu’il y a eu des erreurs d’information et de communication.

 

Je ne vous apprends rien en vous rappelant que les membres de l’Église, y inclus ses leaders, sont fragiles et imparfaits. Mais dans une culture de communication instantanée comme la nôtre, leurs erreurs sont étalées presque immédiatement à la grandeur de la planète, de sorte qu’une conférence de presse d’un évêque brésilien fasse les manchettes quelques heures plus tard dans le grand Nord canadien.

 

Les leaders de l’Église sont continuellement sous la loupe, observés non seulement par une personne, mais par la population entière du globe.  Et la nature humaine semble plus attirée par les erreurs que par les bons coups.  La loupe passe vite sur les gestes de noblesse, de charité, de vertu héroïque, pour s’arrêter longuement sur les mesquineries, les erreurs de jugement, les manques de sensibilité.

 

«Nous portons un trésor dans des vases d’argile,» écrivait Saint-Paul aux Corinthiens. Cela ne devient que trop évident aujourd’hui.  Le trésor de la Bonne Nouvelle, de la foi en Jésus-Christ, mort et ressuscité pour nous faire vivre dans la liberté, est confié à des êtres humains fragiles et pécheurs.  À fixer notre regard sur ces vases fissurés, nous risquons de perdre confiance et d’oublier le trésor qui est le nôtre.

 

J’aimerais donc vous faire une première suggestion:  ne pas oublier en qui nous avons mis notre espérance.  Comme nous le rappelle la deuxième lecture de ce soir, c’est Jésus, «le témoin fidèle, le premier-né d’entre les morts, le souverain des rois de la terre».  C’est lui «qui nous aime, qui a fait de nous le royaume et les prêtres de Dieu son Père». «La gloire et la puissance» sont à Lui, non pas à ses serviteurs, non pas à nous.

 

Ne laissons donc pas les erreurs d’un disciple nous faire perdre confiance dans le Maître. Demandons au Seigneur Jésus, surtout en ces Jours saints, de nous aider dans ces moments difficiles à nous tourner vers Lui:  Lui seul est notre confiance et notre joie.

 

Ma deuxième constatation:  nos attentes sont très élevées lorsqu’il s’agit de nos chefs religieux. Nous voulons qu’ils soient d’excellents communicateurs et de fins pédagogues, solides dans la foi, charitables dans leurs relations, saints dans leurs vies.  Je me réjouis de cette recherche d’excellence, car l’Évangile ne mérite rien de moins que de vrais témoins qui savent non seulement expliquer et enseigner, mais vivre et rayonner le message de la foi.

 

Notre déception et notre désarroi sont donc compréhensibles lorsque nos leaders n’atteignent pas ce niveau d’excellence.  Pouvons-nous alors pardonner leurs erreurs? Pouvons-nous leur témoigner cette charité que nous recherchons en eux?  Il me semble que nous sommes parfois durs pour nos leaders, pas seulement dans l’Église, mais dans notre société en général.  Nous jugeons souvent avec sévérité le moindre manque de jugement, la moindre parole désobligeante.  Avons-nous pour nous-mêmes cette même sévérité?

 

Voici donc ma deuxième suggestion: pardonner avec générosité.  Certes, continuons à exiger que nos leaders nous montrent le chemin en parole et en acte, mais acceptons qu’ils puissent parfois se tromper.  Appuyons-les alors par notre prière, nos gestes de soutien et nos paroles d’encouragement. Exprimons nos déceptions mais faisons-le avec tendresse et générosité de cœur, nous rappelant qu’ils ont accepté le ministère de pasteur par amour pour le Seigneur et pour nous,  dans un esprit de service à la communauté.  Je pense, évidemment, non seulement au Pape et aux cardinaux, mais à ceux qui sont proches de vous: vos curés, vos diacres, les laïcs engagés dans divers projets d’Église… même moi, votre évêque.  Je sais que je parle pour les membres ordonnés de notre Église diocésaine ce soir lorsque je vous dis: nous voudrions tous être parfaits, à la plus grande gloire de Dieu; mais nous sommes tous pécheurs. N’hésitez donc pas à nous convier à la perfection, mais soyez patients avec nos imperfections.

 

Une troisième et dernière constatation que je tiens à vous partager: il est souvent difficile dans ces controverses de trouver l’information nécessaire pour porter un jugement éclairé.  En général, nous apprenons ces nouvelles par le biais des journaux, de la radio ou de la télévision, ou encore par la toile de l’Internet. Il est de la nature même de ces médias de rechercher le spectaculaire et la controverse.  Rarement cherchent-ils à expliquer ou à approfondir une question.  On cite un bout de phrase qui, tirée hors de son contexte, devient profondément provocante, même choquante.  Il faut aussi reconnaître que peu de journalistes possèdent l’expertise nécessaire pour comprendre et expliquer les nuances des procédures de l’Église ou de ses positions doctrinales et morales.  La réaction du journaliste, sa compréhension et son opinion personnelles deviennent alors le filtre à travers lequel la nouvelle est rapportée et répétée.  Cette réaction personnelle risque alors de devenir celle des lecteurs, des auditeurs ou des téléspectateurs.

 

Il m’a fallu passer des heures à l’Internet pour retracer la source de ces nouvelles, pour découvrir le texte original d’une entrevue ou d’un discours dans son entier. Une fois libéré des réactions personnelles des journalistes, j’ai pu faire ma propre analyse de la question et porter mon propre jugement sur l’événement.  Mes années d’études m’ont permis de mieux comprendre les nuances de tel propos, de telle décision.  Trop souvent, j’en ai conclu qu’une démarche n’a pas été comprise, qu’un aspect secondaire d’un discours a éclipsé son sens fondamental, enfin que justice n’a pas été faite aux personnes impliquées.

 

Ma dernière suggestion, chers amis, c’est de ne pas conclure trop vite à partir de ce que vous lisez ou entendez aux nouvelles, mais de creuser la question, d’aller à la source de l’événement pour faire votre propre analyse, juger de la situation et énoncer votre propre opinion.  Cette démarche est bonne à entreprendre non seulement lorsqu’il s’agit de l’Église, mais également lorsqu’il est question de toute institution, de tout événement controversé. C’est une des responsabilités civiques dans une démocratie que les citoyens et citoyennes s’informent vraiment des questions et des enjeux. C’est d’autant plus vrai pour les membres d’une Église qui, il faut le reconnaître, ne jouit pas toujours de la faveur des médias.

 

Permettez-moi une ultime réflexion.  Les événements des mois derniers éveillent chez certains la crainte que nous allons vers un style de vie ecclésiale plus doctrinaire, intransigeant, autoritaire, assis sur les principes et insensible aux réalités humaines souvent très pénibles.  En autres mots, certains ont peur que nous sommes en train de perdre les acquis du Concile Vatican II:  une plus grande ouverture au monde, la collaboration dans les prises de décisions et les responsabilités, une foi plus «collée» à la vie concrète des croyants et croyantes.

 

Sans doute y en a-t-il qui, devant les transformations sociales de notre temps, idéalisent un peu le passé.  Certains aiment se rappeler les églises paroissiales comblées aux trois messes du dimanche, l’abondance des vocations à la prêtrise et à la vie religieuse, l’adhésion massive de la population aux préceptes de l’Église et aux valeurs chrétiennes. Ces mêmes personnes s’inquiètent de l’avenir, alors que les paroisses se vident, que les prêtres se font rares et que les religieuses disparaissent, que la société rejette globalement tout ce que l’Église pourrait proposer comme projet social.

 

L’anxiété provoquée par le temps présent fait grandir la tentation d’un retour au passé.  Mais je crois sérieusement que ce retour est impossible. Ce que l’Église vivait dans les 1950 dépendait aussi de ce qu’était la société des 1950.  Cette société étant disparue, l’Église doit vivre autrement sa mission.  Comme le disait le Pape Jean XXIII, la foi de l’Église ne change pas, mais sa façon de vivre et d’annoncer cette foi doit s’adapter à un monde en pleine mutation.

 

En cette année paulinienne, pensons à ce grand Apôtre, Saint-Paul.  Rappelons-nous comment il a fondé des communautés chrétiennes là où l’Évangile était inconnu.  Il a lutté contre les manques de compréhension, a cherché à guérir des divisions dans ses communautés, tout en subissant le rejet et la persécution de nombreux contemporains.  Pourtant, il n’a jamais perdu espoir.

 

Comme lui, à notre façon, nous devons lutter contre les manques de compréhension, tout en questionnant le statut quo; surmonter les divisions à l’intérieur de nos communautés, tout en encourageant le cœur des gens; subir le rejet de notre société, tout en puisant réconfort auprès de Celui qui a donné sa vie pour nous.  Comme Saint- Paul, il nous faut garder l’espoir.

 

En ces jours où nous célébrons la victoire de la vie sur la mort, croyons qu’au-delà de tout calvaire se lève un matin pascal.  Oui, croyons que l’amour l’emporte sur la haine et ne laissons pas nos cœurs s’aigrir ou nos esprits se décourager.  Notre foi est un trésor précieux, et notre Église, malgré les limites de ses leaders et de ses membres, demeure une famille de foi, d’espérance et d’amour, rassemblée par un Père tout-aimant autour d’un Frère vivant, animée par un Esprit de liberté.

 

Au cœur d’un monde incertain, liés à tous nos frères et sœurs chrétiens, célébrons la Pâque du Christ. L’Esprit de Dieu nous confie une «Très Bonne Nouvelle» à proclamer au monde entier. Soyons donc un peuple d’espérance!

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